Dragon-Age Inquisition … répondre à un appel !

Plus qu’un·e héros/héroïne … un·e messie !

Imaginez : vous êtes quelqu’un·e de commun qui, par un enchaînement d’événements dont vous ignorez tout, se retrouve propulsé·e au-devant de la scène d’un monde en perdition et en proie aux conflits. Non seulement vous êtes, d’un coup, considéré·e comme celui ou celle qui doit arranger les choses mais en plus de cela, les gens commencent à réellement avoir foi en vous. Vous étiez comme les autres et vous voilà considéré·e comme envoyé·e par les cieux pour sauver les êtres vivants. Vous devenez porteur·se d’espérance et de salut pour tout un monde.

Que feriez-vous ?

Dragon Age Inquisition [1] ! L’image du jeu le montre d’elle-même, vous incarnez un personnage qui se retrouve à être littéralement le médiateur·trice entre le Ciel et la Terre. Et tout parallèle possible avec certaines figures religieuses ne s’arrête pas là.

Une fiction emplie de religion…

Dragon Age Inquisition est le troisième opus de la série des Dragon Age[2] qui, dans son théâtre médiéval-fantastique, donne une part importante à la religion et à la spiritualité. Une puissante institution religieuse prônant la foi au « Créateur », un texte sacré de référence nommé le « Cantique de la Lumière », une figure fondatrice morte en martyr il y a des siècles et dont les restes sont sacrés, un système cléricale hiérarchique et influant qui répond au nom de « Chantrie » etc… bref, les parallèles sont nombreux avec ce que nous associons tout·e·s aux grandes religions dites du Livre ou, plus directement sans doute, au Christianisme. Mais simplement s’arrêter à ce constat serait sans intérêt, car certes l’univers de DA s’inspire mais il interprète également !

  Un clergé hiérarchique oui, mais entièrement féminin !

De la classique « sœur » jusqu’à la « Divine », toutes les fonctions de la Chantrie dans DA sont occupées par des femmes[3]. D’ailleurs il en va de même pour la figure fondatrice, morte en martyr, du nom d’Andrasté : elle aussi, une figure féminine.

Critique sous-jacente ou simple trait de fiction, l’univers de DA apprécie mobiliser dans sa narration des éléments de notre culture évidents pour tout·e·s mais en nuançant certains codes classiques ou en se les appropriant. Le clergé entièrement féminin en est un exemple, mais nous pourrions aussi parler du bestiaire des démons dont les plus puissants s’articulent autour des péchés capitaux, du rapport de tension entre religion et politique ou encore de celui entre les races des humains, des elfes, des humains etc… l’univers de DA est riche en inspirations et en interprétations et cela de manière significative sur la question de la religion au sens commun du terme

DAI : acceptez-vous d’être un·e messie ?

De tous les opus de la saga, DAI est celui qui porte au plus loin cette centralité de la religion et de la spiritualité dans son histoire en obligeant le·a joueur·se à se positionner sur des croyances, comme la messianité[4] ou l’espérance, qui sont focalisées sur son avatar. En effet, après à peine une petite heure de jeu, à la question : que pensez-vous du titre de Messager d’Andrasté (comprenez : que pensez-vous du fait qu’on vous considère comme un messie ?), voici vos choix de réponses :

Le choix n’est et ne sera jamais simple. Car au même titre que votre avatar, le·la joueur·se ne peut savoir si iel est vraiment un·e envoyé·e du Créateur, ou si, simplement, ce sont ses actes héroïques qui le·la font être vu·e ainsi.  Et cette question sera sans-cesse reposée au joueur·se tout au long de son exploration du vaste univers de DAI et que ce soit en choix de dialogue ou en acte, il faudra sans cesse se positionner par rapport à cette attente entre le scepticisme de certain·e·s et l’espérance des autres ainsi que vos propres doutes ou même convictions. De manière subtile, DAI nous propose de réfléchir et de choisir comment répondre à un appel.

Une attitude face à un appel

Faisons un bref détour par l’univers biblique : après-tout, il s’agit bien là d’une narration qui pose sans cesse la question à ses avatars : que pensez-vous de ce à quoi Dieu vous appelle à être ? Autrement dit, comme pour notre avatar, il y a un appel – externe et insaisissable – qui propulse soudainement une personne au-devant d’un énorme défi, avec le même lot de doute et d’incertitude que notre Inquisiteur·trice (titre donné à l’avatar du joueur) : un simple homme appelé à faire une Arche, un nouveau-né d’un peuple esclave, après avoir été sauvé par ses maitres, qui doit libérer son peuple, un berger nommé roi ou encore une jeune femme appelée à enfanter celui qui doit sauver l’humanité etc… bref, le schéma que présente DAI n’est pas étranger aux histoires que nous raconte la bible.

Ces héros aussi ont dû réagir à un appel, et si, comme pour DAI, nous posions une roue de dialogue hypothétique ?

Imaginons, par exemple, cela pour le prophète Jonas[5] :

L’appel :

« La Parole du Seigneur fut adressée à Jonas (…) : « Lève-toi, pars pour Ninive, la grande ville. Prononce des menaces contre elle, car sa méchanceté est arrivée jusqu’à moi. »[6]

Choix de réponse de Jonas :

Il est n’est guère difficile d’imaginer que ce cercle de choix est venu à l’esprit de Jonas lorsqu’il a entendu l’appel et la tâche que lui confiait Dieu : et il a fait son choix. Alors bien entendu, l’histoire l’a rattrapé (#grospoisson), et d’ailleurs, c’est souvent le cas. Même si DAI nous laisse également une grande marge de manœuvre quant à nos réactions, cela ne signifie pas que l’histoire n’opposera pas son lot de résistance (#TempliersVSmages). Cependant, cela n’enlève rien à l’importance de l’éventail de choix qui se déploie face à nous.

Être ou ne pas être … vocation ?

« La vie n’est pas un jeu-vidéo », c’est vrai. Pourtant nous entendons des appels et nous devons y réagir ; cela me semble assez proche d’une réalité que nous expérimentons régulièrement. Ne dit-on pas : mes valeurs me poussent à…, face à l’état du monde je me sens appelé·e à …, suite à ce que j’ai vu/entendu je veux … S’il on y songe quelque-peu, il y a beaucoup de situations où nous nous sentons comme face à un appel – plus ou moins instinctif – qui fait que nous entrons en actions, que nous sélectionnons un choix dans la roue des possibles et cela peut nous transformer parfois radicalement, nous et les autres.

Et puis, il y a ces moments plus profonds, plus forts où nous pouvons avoir l’impression que suivre une telle ou telle voie, faire une telle chose etc… nous touche intimement. Se lancer dans des études, changer de métiers, faire le pas dans une relation, choisir brusquement de renverser certaines attitudes etc. Suivre ce que l’on nomme communément une vocation. L’étymologie de ce mot résume bien cette dimension d’un quelque-chose-qui-nous-attire à …, puisque vocare en latin signifie appeler. Et, force est de reconnaître, qu’il y a une bonne part de mystère dans ces appels : peut-on vraiment dire pourquoi telle ou telle chose nous passionne par exemple ?

Et c’est là que DAI, il me semble, nous fait expérimenter cette tension de répondre à un appel avec toute l’incertitude, le mystère ou le doute qui l’accompagne. Après tout, cette histoire de « Messager d’Andrasté » n’est peut-être que du vent … ou peut-être pas. D’un autre côté le fait d’être appelé·e à être une figure d’espérance pour d’autres peut surpasser nos propres incertitudes. Finalement, il y a deux moments clés : l’appel et les réactions, nul besoin d’une certitude complète du fondement du premier temps pour exécuter le second. Pas besoin de certitude pour franchir le pas. Par ex : Suis-je vraiment fait pour ce projet, ce travail, ce sport, cette tâche … ?

L’intérêt de la perspective de Dragon Age

C’est peut-être ce que des jeux comme DAI permettent le mieux de faire : ils nous mettent dans une situation où, par le fait qu’il n’y a plus l’exigence de répondre spontanément, nous pouvons faire ce puissant exercice d’appropriation : On me demande de réagir à un appel, celui d’endosser un rôle, de reconnaître une autorité spirituelle que l’on me donne. Rares sont les occasions où nous faisons de tels exercices de mise en situation ! Et je suis assez convaincu que beaucoup de choses, dans le domaine émotionnel comme cognitif s’activent et sont vécues durant ces moments d’expérience in Game.

Alors bien sûr nous ne sommes pas souvent appelés à relever les défis d’un Messager d’Andrasté qui doit recoller les pots cassés d’un monde en morceaux ou d’un Jonas qui doit menacer une ville d’une destruction : mais l’ampleur apparente des choix n’est pas l’essentiel. La vocation n’est pas forcément un choix individuel, au contraire, DAI nous montre bien que c’est, par exemple, l’appel à l’aide et le besoin d’espérance des autres qui peut nous faire endosser un rôle et agir. Finalement, ce à quoi il faut être attentif c’est plutôt à ces appels, ces situations, ces moments ou ces réflexions qui nous viennent, nous touchent et nous mettent en mouvement.

Face à notre temps et monde qui  fait défiler tellement d’images sous nos yeux, tellement de possibilités et d’interpellations, les deux temps de DAI peuvent toujours nous inspirer … entend l’appel et agis.

Benoît Ischer


[1] Ci-après DAI.

[2] Ci-après DA.

[3] Précisions pour les connaisseurs : je parle que de la Chantrie d’Andrastée.

[4] A comprendre comme l’attente providentielle d’une personne investie d’une mission exceptionnelle influant sur le monde.

[5] Le fameux prophète qui a passé 3 jours dans le ventre d’un poisson.

[6] Jonas 1,1-2, TOB.

Une réponse sur “Dragon-Age Inquisition … répondre à un appel !”

  1. Merci Benoît pour cette réflexion qui me rejoint fortement. Oui parfois l’appel se fait insistant et il s’agit de prendre le temps pour l’écouter avant d’agir.
    Continuons ensemble d’être à l’écoute et interpellons nous mutuellement pour vérifier et proposer des pistes pour un monde plus équitable.

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