« Nous sommes la première génération des derniers humains » (G.Anders) Et si on parlait un peu d’Apocalypse ?

L’intérêt d’étudier les fins du monde

Comme je le disais dans un précédent article, les univers de fictions, l’écologie et la théologie forment la trinité de mes intérêts intellectuels. Mais, aujourd’hui, j’ai envie de creuser une dimension de l’écologie qui me passionne. Il s’agit du catastrophisme ou courant apocalyptique. Etudier les écrits d’effondrement, leurs enjeux éthiques et leurs pertinences pour une réflexion théologique me fascine ! Alors, parlons-peu, mais parlons un peu de la fin du monde ! Cependant, comme le sujet est vaste, je vous propose de plonger pour ce premier article sur les méandres du catastrophisme par angle précis: celui de la destruction nucléaire du monde. Dans cet article je prendrai un exemple philosophique et un vidéo-ludique. J’invoque pour cela le philosophe Günther Anders et le RPG Fallout 4 ! Enjoy !

Apocalypse nucléaire : de la philosophie au jeux-vidéo.

Tout d’abord, lire et réfléchir sur la fin du monde – quels qu’en soient les causes – est un sujet sensible et délicat. On parle, tout de même, d’imaginer la destruction de notre société et de notre monde. Il y a de quoi angoisser. Aussi, si vous sentez que cette lecture – ou celle des autres articles à ce sujet qui suivront – vous emmène vers quelque-chose de trop lourd à lire : n’hésitez-pas à changer de lecture, il y a de quoi lire ici ! Respectez-vous dans votre sensibilité 🙂

©GIPHY

Pourquoi parler de fin du monde ? Tant qu’elle arrive pas, dans le fond, elle n’existe pas. D’ailleurs, là y réside son paradoxe. La catastrophe n’est pas crédible tant qu’elle n’a pas eu lieu. Pourtant, elle fascine. Elle inspire tant la philosophie que la fiction. Les exemples sont infinis : des séries de type « The Walking Dead » aux jeux-vidéos dit « post-Apo » jusqu’à la Collapsologie (étude de l’effondrement des sociétés), l’idée de la fin de notre monde (tel que nous le connaissons) suscite créativité et production !

Parler du futur au présent

Certes, l’humain a fantasmé sur sa fin depuis longtemps. En effet, comme le résume Luc Sémal (prof. Science-politique) :

Elle [la perspective de la catastrophe globale] fait écho à une longue histoire intellectuelle, celle des réflexions sur la naissance et la mort des civilisations, de saint Augustin observant la chute de Rome à Jared Diamond méditant sur les leçons de l’îles de Pâques. 

Semal, L. (2019). Face à l’effondrement : Militer à l’ombre des catastrophes, Paris : PUF p.43.

En réalité, parler de la fin qui survient dans le futur, c’est surtout vouloir parler du présent en danger ou dangereux. En conséquence, la fiction devient un outil privilégié pour réfléchir sur la fin. Elle permet d’explorer une réalité souvent nommée apocalyptique ou post-apocalyptique, pour annoncer comme dénoncer le futur de notre présent. Et c’est précisément la raison qui me fait m’y intéresser. Qu’elle soit fictionnelle, philosophique ou théologique, l’histoire de notre fin veut nous parler pour aujourd’hui, pas pour demain. Prenons deux exemples : le philosophe Günter Anders et le RPG Fallout 4.

Le péril atomique ©GIPHY

Günter Anders : un philosophe qui pense la fin

Notre ami Günter Anders (1902 – 1992) est un philosophe allemand qui considère que 1945 marque un tournant unique dans l’histoire de l’humanité. Pourquoi ? Parce que la découverte et l’utilisation de l’arme atomique permettent, à chaque instant, de déclencher par l’agir humain, la destruction totale de l’humanité. Dans un texte sorti en 1960 nommé le Temps de la fin – tout est dans le titre – il y explique que nous vivons désormais en complet sursis. En effet, à chaque instant tout peut basculer et l’humanité peut être rayée de la carte en quelques heures par l’arme atomique. Il est vrai que ma génération n’a pas autant connu l’angoisse qu’a suscité l’usage de l’arme atomique lors la Seconde Guerre Mondiale.

Mais quand on y pense, cette perspective fait toujours froid dans le dos. Car, et je rejoins Günter Anders, depuis 1945, un tel scénario est possible. Et ça, on ne peut, hélas, le nier.

Un catastrophisme non-paralysant …

Alors, que fait-on ? On se crée des abris anti-atomiques, auto-suffisants et avec des réserves de conserves ? Certain.e.s l’ont fait ou le font toujours ! C’est ce qu’on nomme le courant survivaliste, qu’on voit apparaître dès les années 1960 (Bourg, 2020) à travers le monde. Mais pour notre philosophe allemand, là n’est pas la solution ! On pourrait penser qu’un texte comme le Temps de la fin, serait fataliste. Mais ce serait accuser Anders à tort d’un tel trait. Pour lui, le plus important est de reconnaître que notre histoire peut brutalement s’arrêter à cause de notre agir. Même si on détruisait tous les arsenaux nucléaires, à partir du milieu du XXe, à cause des progrès de notre technoscience, l’humanité possède désormais la connaissance et les moyens de s’auto-détruire. Et ce n’est pas un question de point de vue. C’est, tragiquement, factuel. Voilà ce qu’est le Temps de la fin.

… mais une humanité consciente et responsable !

Du coup, pour Anders, il faut se réveiller et se bouger ! L’humanité n’a plus le droit d’être naïve car c’est là une posture trop dangereuse. Il faut résister à celleux qui menacent notre humanité, jour après jour, sans relâcher notre garde. Et cela passe, notamment, par repenser notre rapport à la technologique : car, qu’on le veuille ou non, le problème, en grande partie, vient de là.

Tel est notre seul agir possible. Et c’est un espoir. Günter Anders possède d’ailleurs une très belle formule qui résume cela :

Il est possible que nous réussissions – nous n’avons plus le droit d’espérer une plus belle opportunité – à repousser toujours à nouveau la fin devant nous, à gagner toujours à nouveau le combat contre la fin du temps, c’est-à-dire à rendre infini le temps de la fin.

ANDERS, G. (2007). Le Temps de la fin, Paris : l’Herne, p.117.

C’est, ainsi, la raison pour laquelle il faut conscientiser pour Anders cette fin du monde. Car c’est de cette projection consciente que nait la responsabilité pour notre présent. II faut, pour lui, intérioriser que, dès sa génération (soit « la première génération des derniers humains ») : nous sommes donc en constant sursis.

Et si on imaginait que le scénario craint par Anders se réalisait ? Quelles leçons pourrions-nous en tirer ? Pour cela, je vous propose de plonger dans Fallout 4 !

Logo de Fallout 4

L’Apocalypse selon Fallout 4 !

Fun-Fact : quand j’étais en 2ème année de Bachelor, j’ai fait une présentation de séminaire sur Fallout 4 : L’Apocalypse selon Fallout 4. Un grand moment de mes études, me prouvant qu’un jeu-vidéo peut entièrement servir d’objet d’étude académique ! Si vous ne connaissez pas ce jeu – ou sa licence – voici un petite fiche technique de présentation de Fallout 4 :

Un scénario-Apocalyptique

Donc, vous l’aurez compris, Fallout 4 est un jeu se déroulant après une destruction nucléaire globale. En réalité, le jeu commence juste avant cette destruction, aux Etats-Unis, en 2077. Vous y incarnez un vétéran de guerre (ou son épouse), comme nous l’explique la cinématique de lancement. Pour faire simple, Fallout 4 est une uchronie. C’est à dire que, dans cette fiction, l’histoire de l’humanité est la même que la nôtre jusque vers la fin de la Seconde Guerre Mondiale. Moment auquel commence la fiction.

Fallout 4, après quelques minutes de jeu.

Voici un résumé de l’intrigue :

  • Contexte : après la Seconde Guerre Mondiale, l’humanité se sert de l’énergie nucléaire pour accéder à une technologie « futuriste » (robots, voitures à moteur nucléaire, etc.).
    • Cette consommation de masse mène à pénurie généralisée et à l’augmentation des tensions.
    • Le monde est ravagé par des bombes nucléaires lors de la Grande Guerre dès 2077.
    • La société Vault-Tec a fait construire des abris de survies dotés de grandes technologies. Ce qui permet à une petite partie de l’humanité de s’en sortir.
  • Point de départ du jeu : Le personnage-joueur.se est cryogénisé, sans le savoir, pendant environ 212 ans, son.sa conjoint.e est tué.e et leur enfant, Shaun, est enlevé durant la cryogénisation. On se réveille donc dans un monde proprement « post-apocalyptique » au sens qu’on découvre le monde après sa destruction.
  • La quête principale : retrouver Shaun au milieu de terres désolées / Boston en ruine. L’humanité a survécu à la grande destruction mais vit dans des conditions très difficiles, au milieu des pillards, des mutants, des radiations, de l’immoralité, etc

Fallout 4 : futur « apocalyptique » comme reflet critique du présent

Le basculement brutal du début de l’histoire qu’expérimente le.la joueur.se dans Fallout 4 est exactement ce dont parle Anders. A l’exception, évidemment, qu’une petite partie de l’humanité survit. Sinon, il n’y aurait rien à raconter. Hormis cela, ce que les protagonistes principaux affrontent dès les premières minutes du jeu – soit le fait d’être arraché à son quotidien par une bombe nucléaire – c’est l’épée de Damoclès sous laquelle nous sommes en sursis selon le philosophe. Alors, quelle leçon cette fiction nous enseigne-t-elle ?

Tout comme le livre biblique de l’Apocalypse, Fallout 4, par la projection dans un futur apocalyptique, amène diverses critiques sur notre société actuelle. En effet, le dernier texte de la Bible critique, par exemple, la société impériale romaine, une certaine hellénisation de la société (=l’influence de la culture grecque) et une forme de mondialisation par les villes. Fallout 4, de la même manière, va nous renvoyer à notre monde par la fiction pour le critiquer, non sans ironie. Je vais présenter – à titre d’exemples – rapidement deux critiques intéressantes : le consumérisme et l’immoralité scientifique.

L’absurdité de la production de Nuka – Cola

La monnaie dans Fallout 4 est la capsule. Il s’agit ni plus ni moins des capsules de bouteille d’un soda, nommé Nuka-Cola. Une image de l’écran de chargement nous en donne la raison :

Nuka-Cola, la marque de soda la plus populaire avant la guerre, a fabriqué tellement de bouteilles qu’on peut encore en trouver et en savourer maintenant, 200 ans après.

Imaginez : votre société n’est pas capable d’éviter une catastrophe nucléaire, par contre, même longtemps après ladite catastrophe vous trouveriez encore du Coca Cola à disposition. Ironique ? c’est certain. Impossible? Hélas, pas sûr…

Une science parfaitement non-morale

Deux compagnies, dans le jeu, représentent le monde scientifique. D’une part Vault-Tec (la compagnie qui a créé les abris d’avant-Guerre) et l’Institut (son héritière 200 ans après qui fabrique des humains synthétiques). Les deux présentent de graves lacunes morales :

  • Vault-Tec : Les abris sont réservés de manière élitiste et méritocratique. Seul.e.s celleux considéré.e.s comme « dignes », par leur service auprès des USA, ont le droit à une place. Le but secret – mandaté par le gouvernement – étant l’expérimentation sur des sujets humains. Les autres doivent mourir, tout simplement. Même le représentant de Vault-Tec que vous rencontrez au début du jeu n’a pas le droit, ironiquement, à une place dans un abris. En somme, cette compagnie incarne l’hypocrise cynique d’une pseudo-agence au service de la population mue par des objectifs secrets et immoraux. Le tout, en préservant le voile du déni auprès de la population avec un discours de type « en route pour l’avenir post-apocalyptique, youhou! » Des abris pour l’élite ? Voilà qui me rappelle quelque-chose…
Le Vault-Boy, mascotte de Vault-Tec © GIPHY
  • L’institut : Iels cherchent à fabriquer des humains synthétiques, aussi vrai que nature. L’institut, pour ses recherches n’hésitent pas à remplacer des humains par des doubles synthétiques, pour prendre le contrôle des populations. Leur but profond se résume en un mot : le transhumanisme ! Et, bien entendu, l’institut méprise profondément « ceux de la surface » – puisque l’Institut est caché – n’hésitant pas à les éliminer.

« Au bout du compte, toutes nos connaissances et ressources convergent vers un seul but, que notre devise énonce clairement : l’humanité redéfinie. »

Devise de l’Institut.

Alors même c’est le progrès scientifique lui-même qui mena l’humanité à sa destruction, vous retrouvez, 200 ans après, toujours des personnes convaincu.e.s que c’est dans la science que réside le seul salut humain. Bien entendu – et c’est là l’intérêt de ce RPG – le jeu laisse au joueur.se la possibilité de se positionner librement face à aux attitudes et projets de l’Institut.

Conclusion : un regard futur vers le présent.

Il ne s’agit là que de deux exemples de critiques – ou, a minima d’ironie – clairement véhiculées par la narration de Fallout 4. La catastrophe mise en scène cherche à parler du présent, pas du futur uniquement. En lisant la pensée de Günter Anders, j’ai tout de suite pensé à mon expérience sur Fallout 4. Entre les deux converge le fait de critiquer, selon moi, la naïveté de société qui, à la veille de sa destruction, serait encore dans l’aveuglement de l’insouciance. Une société – en partie rendue aveugle – encore capable de croire en des institutions comme Vault-Tec promettant un « meilleur avenir sous terre » avec l’assurance que « tout ira bien » grâce à la technique et la science.

La philosophie comme les œuvres de fictions sont là pour éclater le spectre des possibles, pour nous faire revenir vers notre présent avec d’autres indicateurs. Toute pensée dite catastrophiste fera usage d’un part fictionnelle pour mettre en garde. Cela ne la décrédibilise pas. Au contraire, il nous fait faire, selon moi, ce regard lointain vers le futur pour scruter les possibles de notre présent. C’est évident : on ne peut attendre la catastrophe pour tenter de l’empêcher. Que le danger soit atomique ou, encore plus pertinent, écologique, une imagination en avant peut permettre la prise de conscience.

Ce que je retiens autant de Fallout 4 que d’Anders, c’est notre responsabilité d’être dans ce Temps de la fin. Alors osons regarder sérieusement notre temps et agissons.

Autrefois, on considérait que la fin attendue avait pour cause notre faute. Cette fois-ci, notre faute consiste précisément dans la production même de la fin.

ANDERS, G. (2007). Le temps de la fin, Paris : l’Herne, p.112.

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